Une dernière fois

Il est 1 heure du matin, l’heure des braves, l’heure des fous. Je me verse un verre de Ron, ce rhum ambré hors d’âge du Venezuela. Pour oublier peut-être. Venezuela, oh, Venezuela. L’un des rares pays qui fait mieux que toi sur l’index de la misère. Il n’y a pas vraiment de quoi pavoiser une fois que tu sais ce que mesure cet index. Tu me vois venir. Tu sais de quoi je vais encore te parler. Le dialogue de sourd habituel. On va ressortir de vieilles casseroles, ressasser de vieux dossiers. Nous allons finir par nous gueuler dessus, nous invectiver, par nous jeter des chaussures, des assiettes, des chaises. Comme d’habitude. Ça finira comme Waterloo pour l’empereur. Tu m’as tellement fait de mal, tu ne t’es jamais soucié de mon existence. Ce n’est pas faute d’avoir essayé d’accaparer ton attention. Rien n’y faisait. Tu étais toujours occupé par tes mondanités, par tes codes sociaux pourris, par ta vanité. Tu as tout foiré et tu t’en moques! Tu… Tu ne réponds pas?

“Non mon garçon. Pas cette fois. Je n’ai plus d’assiettes, plus de chaises. Plus de chaussures. On a tout vendu. Regarde autour de toi. Vois-tu autre chose que du blanc? Entends-tu autre chose que ce bip de mauvaise augure d’un messager de malheur? C’est vrai, tu es venu me dire tes quatre vérités, tu es venu me dire que tu t’en vas. Mais rends-toi compte, ce blanc, ce bip ce sont les urgences. Même pas. Ce sont les soins palliatifs. L’antichambre de la mort. Eh oui mon grand, je suis au bout du rouleau. Je n’en ai plus pour longtemps. Je meurs, dans l’indifférence générale. Les rares personnes qui prennent la peine de me rendre visite viennent déverser leur fiel et leur frustration pour mieux s’en aller. Comme toi.

Photo by Jo Kassis

Dieu sait combien j’ai fauté, combien je me suis fourvoyé dans des combines qui ne sont dignes ni de mon héritage ni de mes fils et mes filles. Et pourtant, l’aventure avait plutôt bien commencé. J’ai connu des heures plus glorieuses, c’est le moins qu’on puisse dire. Est-ce que je mérite ce destin peu enviable? Peut-être bien, j’en conviens, je n’ai rien fait pour m’en écarter, pour conjurer le sort, j’ai couru tête baissée dans ce piège grossier. Mais s’il y’a bien une chose que ma fierté de pacotille a pu t’instiller, c’est qu’on ne frappe pas un homme à terre. Regarde! J’ai un genou à terre, que dis-je, j’ai déjà le nez dans la poussière. Je suis même 6 pieds sous terre. Par pitié pour un mourant, arrête de me cracher dessus. Arrête de me maudire. Je suis déjà bien mal en point, à quoi sert de m’enfoncer encore plus?

Viens, assieds-toi au pied du lit. Donne-moi ta main et arrête de pleurer. Oui, je sais, ça secoue. On a beau craner, mais face à la mort d’un proche, on est bien plus humble. Ne te fais pas trop de soucis pour moi, je me suis fait à l’idée de mourir. Viens plutôt me serrer dans tes bras, profitons de ces moments qui nous restent, ils sont assez courts. Ne pleure pas je te dis! Ce n’est pas la peine. Ne me parle plus de remède miracle. Il n’y en a qu’un seul et je crains bien que son secret ne soit perdu pour de bon. Je le partage avec toi quand-même.

Je suis toi. Tu es moi.

Un pays n’est fait que de ses citoyens et de leurs vicissitudes. Tant qu’une poignée gardera le souvenir des jours meilleurs qui lui furent donnés, tant que l’un de ses fils, l’une de ses filles se souviendra de lui comme d’un père, tant que ses enfants feront honneur à la partie lumineuse de son héritage parce qu’il y’en a toujours une, alors il survivra, même si ce n’est qu’à travers leur mémoire. Alors de grâce, laisse-moi une chance…”

Let the board sound

And don’t forget to vote.

For the sake of your country.

Rabih

Cet article est également publié dans les colonnes de L’Orient Le Jour.

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Rabih

Lebanese, French, writing mostly in Frenglish and hoping to make a difference.

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